Rénovation

Des appartements sublimés par les architectes

Cinq transformations d'appartements suisses qui changent vraiment la façon d'habiter un espace

Publié le 2025-12-15

Il y a des rénovations qui “font propre”, et d’autres qui changent réellement la façon d’habiter. Les secondes ne tiennent pas qu’au choix d’un beau parquet ou d’une cuisine tendance : elles reposent sur des décisions d’architecture intérieure très concrètes (plan, lumière, matières, détails, technique), souvent prises tôt, souvent même avant d’avoir choisi une couleur de mur.

Dans cet article, on part de cinq exemples réels, en Suisse, publiés par des plateformes et bureaux qui documentent leurs projets. L’objectif n’est pas de copier une esthétique, mais de comprendre les mécanismes qui transforment un appartement ordinaire en lieu évident à vivre et d’identifier les pièges qui font déraper budget, délais ou qualité.

Ce qui “sublime” vraiment un appartement (et ce qui ne suffit pas)

Avant les projets, un rappel utile : l’effet “waouh” durable vient rarement d’un seul geste décoratif. Il vient d’un ensemble cohérent, construit autour de quatre leviers.

1) Le plan : supprimer la friction au quotidien

Un appartement sublimé se repère vite : on circule sans hésiter, on comprend où poser ses affaires, où cuisiner, où s’isoler. Souvent, l’architecte ne “gagne” pas forcément des m² : il gagne de la logique.

2) La lumière : la faire entrer, la faire voyager, puis la dompter

La lumière naturelle n’est pas seulement une question de fenêtres : c’est aussi une question de transparences, de portes vitrées, de profondeurs, de matériaux qui renvoient (ou absorbent) la lumière.

3) Les matières : choisir peu, mais choisir juste

Un appartement réussi n’empile pas les matériaux. Il compose un petit vocabulaire (2–4 matières dominantes, quelques accents) qui donne une identité sans fatigue visuelle.

4) Le “sur-mesure intelligent” : là où il résout un problème

Le sur-mesure qui sublime est celui qui remplace un mur inutile, cache une gaine, organise un couloir, intègre des rangements, ou fait le lien entre pièces. Le sur-mesure gadget, lui, coûte cher et vieillit vite.

Projet 1 — Zurich : transformer un ancien bureau en appartement, sans “faire oublier” l’existant

Projet 1 – Zurich

Le contexte

À Zurich, une surface de bureaux est reconvertie en logement. Le projet, publié sur Swiss-arc (plateforme suisse qui documente des réalisations contemporaines et des candidatures à prix), mise sur une intervention réduite mais très lisible : créer du zonage, sans tout reconstruire.

Le geste d’architecte

Le cœur du projet est un nouvel aménagement “en forme d’objet” qui intègre des fonctions (dont une salle de bain supplémentaire et des éléments de cuisine) et sépare subtilement espaces privés et publics. Plutôt que d’ajouter des cloisons partout, l’objet devient la règle du jeu : il organise, il guide, il donne une échelle domestique à un volume initialement tertiaire.

Pourquoi ça marche

  • Le logement devient compréhensible en un coup d’œil : on sait où l’on vit, où l’on se retire.
  • Le choix des matériaux (bois sombre, vert intense, béton brut) assume le passé industriel et crée une atmosphère dense, sans “décorer” pour masquer.
  • La lumière est traitée comme un outil de narration, notamment dans la salle de bains : transitions de matières + éclairage ciblé pour produire un espace intime.

À surveiller

Ce type de reconversion “peu d’interventions, beaucoup d’effet” est fragile : si l’objet central est mal dimensionné, on peut vite perdre en rangements, en acoustique, ou en confort (ventilation, odeurs de cuisine, etc.). La réussite tient à la précision, et donc à une phase d’étude plus exigeante qu’elle n’en a l’air.

Projet 2 — Bâle : rénover durablement, sans effacer l’appartement d’origine

Projet 2 – Bale

Le contexte

À Bâle, Blaser Architekten rénove un “bel appartement ancien” après le départ d’un locataire de long terme. Le chantier touche autant l’enveloppe intérieure (murs, sols, plafonds) que la technique (électricité, plomberie, chauffage), avec balcon et salle de bains remis à neuf.

Le geste d’architecte

Le geste le plus parlant, ici, est presque anti-spectaculaire : conserver une cuisine en acier Foster existante, la démonter, la repeindre au pistolet, la rééquiper avec de nouveaux appareils, et la remettre en service pour les vingt prochaines années. C’est une décision de projet autant qu’un choix écologique : réemployer ce qui vaut la peine de l’être.

Pourquoi ça marche

  • On garde la “personnalité” de l’appartement : le lieu ne devient pas interchangeable.
  • On investit là où l’impact est réel : technique, installations, qualité d’exécution.
  • On réduit un poste souvent explosif (cuisine neuve sur-mesure) sans sacrifier le résultat.

À surveiller

Le réemploi est excellent… quand il est préparé. Dépose, remise en état, adaptations aux normes, compatibilités avec les réseaux : tout cela doit être budgété et planifié, sinon on perd le bénéfice (financier et carbone) en heures imprévues.

Projet 3 — Bâle : ouvrir le plan et apporter la lumière, tout en gérant les contraintes structurelles

Projet 3 – Bale

Le contexte

Dans un bâtiment bâlois de 1876 déjà remanié plusieurs fois, Beer+Merz Architekten doit arbitrer : que restaurer, que retirer, comment ouvrir un plan sans trahir l’existant. Le projet est présenté sous forme d’entretien, ce qui rend très visibles les dilemmes (et pas seulement les photos finales).

Le geste d’architecte

Deux gestes structurent la transformation :

  • Retrouver un équilibre entre “retour en arrière” (rétablir certains éléments) et intervention contemporaine (un plan plus ouvert).
  • Installer une grande fenêtre vers le jardin, pensée comme extension de la pièce : l’embrasure profonde devient un lieu où s’asseoir, et la fenêtre sert de “puits de lumière” pour une profondeur autrement sombre.

Pourquoi ça marche

  • La lumière n’est pas “ajoutée” : elle est construite, cadrée, rendue habitable.
  • Les inspirations (mention d’intérieurs de villas de Loos) ne se traduisent pas par une copie de style, mais par une attention aux assemblages et aux bois intégrés.

À surveiller

La beauté d’un grand geste (ouvrir, percer, agrandir) a souvent un prix caché : structure, sismique, feu, acoustique. Ici, le bureau rappelle que des interventions dans la structure impliquent des renforcements réglementés (stabilité sismique, exigences de protection incendie), qui deviennent “co-auteurs” du projet, visibles, coûteux, mais non négociables.

Projet 4 — Genève : rénover un appartement ancien aux Eaux-Vives, sans perdre l’âme

Projet 4 – Geneve

Le contexte

À Genève (quartier des Eaux-Vives), CSDK Architectes mène une rénovation qui revendique la retenue : révéler le potentiel du lieu “sans en trahir l’âme”.

Le geste d’architecte

Le geste n’est pas une démolition spectaculaire, mais une hiérarchie claire :

  • conserver et valoriser les éléments d’origine (parquet à motifs, moulures, menuiseries),
  • choisir des matériaux et aménagements qui augmentent la lumière naturelle et le confort,
  • viser une continuité entre charme ancien et lecture contemporaine.

Pourquoi ça marche

  • Le projet évite le piège “musée” : conserver ne signifie pas figer. On peut garder les marqueurs historiques tout en améliorant l’usage.
  • La cohérence vient d’une intention simple (clarté, chaleur, fluidité) répétée dans les détails.

À surveiller

Les rénovations “respectueuses” se jouent sur des arbitrages invisibles : refaire ou restaurer une moulure ? reprendre un parquet ou le remplacer ? conserver une porte au risque d’une acoustique moyenne ? Sans un diagnostic précis (état réel, humidité, planéité, réseaux), on peut se retrouver à décider trop tard, et donc plus cher.

Projet 5 — Lausanne : une rénovation complète pensée comme un plan de vie, pas comme une liste de travaux

Projet 5 – Zurich

Le contexte

À Lausanne, Diserens Maurel Architectes rénove un appartement traversant à triple orientation (148 m²) situé dans un immeuble remarquable (façade en travertin) conçu par l’architecte Jacques Felber. Le projet est documenté avec des choix très concrets (plan, technique, enveloppe), et un calendrier clair : chantier de mai à septembre 2022.

Le geste d’architecte

Le projet “lit” l’appartement comme un organisme :

  • les espaces de jour au sud (vue et lumière),
  • la zone nuit au nord,
  • une travée centrale traitée comme grand hall organisateur, qui distribue et clarifie.

S’ajoute un geste d’usage : création d’une suite parentale (balcon à l’est, dressing en chêne sur mesure, salle de bain complète) et d’une chambre supplémentaire, avec des portes coulissantes toute hauteur pour moduler l’intimité et mutualiser certains usages.

Pourquoi ça marche

  • Le plan raconte une journée : entrée lisible, jour lumineux, nuit protégée.
  • La rénovation technique est assumée (raccordements depuis gaine, adaptations en dalle pour douche sans seuil, ventilation simple flux dans les pièces humides), ce qui évite les “belles finitions sur une base fragile”.
  • L’enveloppe suit : remplacement des fenêtres avec triple vitrage, protections solaires motorisées, création d’un grand vitrage panoramique de 370 cm pour renforcer la relation au paysage.

À surveiller

Ce type de rénovation complète est souvent victime d’un malentendu : on croit acheter du “design”, alors qu’on achète surtout une coordination. Plus il y a de lots (menuiseries, sanitaire, ventilation, protections solaires, pierre, électricité), plus le risque de retard et d’incompatibilités augmente. La qualité finale dépend autant des dessins que du pilotage de chantier.

Ce que ces 5 projets ont en commun (et que vous pouvez réutiliser)

1) Ils commencent par une intention, pas par une shopping-list

“Plus de lumière”, “plus de fluidité”, “mieux zoner”, “réemployer intelligemment” : chaque projet tient sur une phrase directrice. C’est ce qui évite l’appartement patchwork.

2) Ils traitent les contraintes comme des paramètres de conception

Structure, normes, technique, patrimoine : ce ne sont pas des “problèmes à gérer plus tard”. Quand on les intègre tôt, ils deviennent des choix assumés (et non des surcoûts subis).

3) Ils font des arbitrages

Conserver une cuisine, restaurer un parquet, oser une grande fenêtre, concentrer l’intervention sur un élément central : sublimer, c’est choisir.

Les pièges fréquents (à anticiper dès le départ)

Budget : le risque n’est pas “dépasser”, c’est “découvrir”

Les rénovations d’appartement dérapent rarement parce que le client veut trop de belles choses. Elles dérapent parce qu’on découvre tard :

  • des réseaux imprévus,
  • des supports irréguliers,
  • des contraintes acoustiques,
  • des éléments à traiter (peintures, joints, etc.) selon des protocoles spécifiques.

Délais : l’ennemi est la décision tardive

Tout ce qui touche au sur-mesure, aux menuiseries, à la pierre, aux équipements techniques a des délais. Décider trop tard, c’est déplacer le chantier, ou payer des solutions d’urgence.

Coordination : la qualité se perd entre les corps de métier

Un détail dessiné peut être ruiné par une réservation mal placée, un point lumineux décalé, une épaisseur non anticipée. Plus le projet est “simple en apparence”, plus la coordination doit être stricte.

Checklist express avant de lancer votre rénovation d’appartement

  1. Relevé précis de l’existant (dimensions, niveaux, réseaux, contraintes).
  2. Clarification des objectifs : 3 priorités, pas 12 envies.
  3. Scénarios de plan (au moins 2), chiffrés à un niveau cohérent.
  4. Décisions tôt sur cuisine, salles de bains, menuiseries, sols.
  5. Stratégie lumière : où gagner, où filtrer, où mettre l’éclairage.
  6. Rangements : quantifier (mètres linéaires), pas seulement “en ajouter”.
  7. Points techniques : ventilation pièces humides, évacuations, tableau électrique.
  8. Risques : prévoir une réserve budgétaire pour imprévus.
  9. Planning : jalons de commande (sur-mesure, sanitaires, électroménager).
  10. Choix des entreprises : références comparables, clarté des prestations.
  11. Suivi de chantier : qui arbitre, à quel rythme, avec quels comptes rendus.
  12. Réception : liste de contrôles (finition, étanchéité, ventilation, réglages).

Conclusion

“Sublimer” un appartement, ce n’est pas nécessairement le rendre luxueux. C’est le rendre évident : un plan qui coule, une lumière qui circule, une matière qui raconte quelque chose, une technique fiable, et des détails qui ne trichent pas.

Les cinq projets présentés montrent cinq chemins différents vers cette évidence : un objet central qui zone (Zurich), une rénovation durable qui conserve et réemploie (Bâle), une grande fenêtre comme outil de lumière (Bâle), une approche patrimoniale sobre (Genève), et une recomposition complète du plan et de la technique (Lausanne). À chaque fois, la réussite vient moins du “style” que de la précision des décisions.